Imprimer

«NOUS SOMMES TRÈS OPTIMISTES POUR L’ALGÉRIE»

Propos recueillis par Assia Boucetta 

Lylia Oubraham, qui connaît la réalité du terrain, salue le plan d’action, précocement élaboré par l’Algérie dans le cadre de la lutte contre le coronavirus. Elle revient, dans cet entretien, sur les résultats positifs enregistrés dans certaines wilayas avec le traitement par la chloroquine. Pour elle, il est trop tôt pour parler de déconfinement.

L’OMS suit de très près l’évolution du Covid-19 dans le monde. Qu’en est-il en Algérie ? 

Nous sommes face à la même évolution partout. Nous restons, toutefois, très optimistes pour l’Algérie puisque nous n’avons pas le même nombre de cas et encore moins de décès. La situation n’est pas aussi dramatique qu’en Europe. Pourtant, la pandémie a commencé pratiquement au même moment et l’afflux entre les deux rives était très important. Il aurait été très dramatique si l’Algérie affichait le même tableau de la propagation du virus qu’en France. L’OMS croit que le pays enregistre beaucoup moins de cas confirmés et de décès en raison des mesures prises précocement par le gouvernement. La fermeture des écoles et de plusieurs établissements administratifs et cultuels le 12 mars dernier a permis de réduire de façon considérable la transmission du virus. Il faut savoir que le coronavirus a un pouvoir de contamination rapide et très important. Ces mesures ont donné des résultats satisfaisants.

Comment évaluez-vous le respect des gestes barrières et des mesures de confinement ?  

Il existe, certes, des dépassements de la part de certains citoyens qui refusent de se plier à ces mesures. Mais la grande majorité de la population a pris conscience du danger. Les citoyens ont cherché à comprendre, à s’informer et à se protéger.

L’Algérie avait-elle raison de se concentrer sur la localisation des personnes malades et de limiter le confinement total ?

Les mesures de confinement doivent suivre l’évolution de la maladie. Les autorités ont été très logiques dans leur démarche en suivant crescendo la propagation de l’épidémie. Il est inutile de paralyser tout un pays pour quelques cas dans une wilaya, sachant que les répercussions sanitaires, économiques, sociales et psychologiques sur la population sont importantes. Le confinement total s’impose et reste l’ultime solution dans le cas où les autorités sanitaires seraient dans l’incapacité de contrôler la transmission. C’est ce qui s’est produit à Blida et c’est une excellente décision. Ce n’est pas le cas à Alger où la progression de la maladie demeure plus lente, et le confinement partiel a donné d’assez bons résultats. Sur le terrain, tout laisse à croire que nous sommes dans un confinement total puisque la population est profondément convaincue que c’est le seul moyen pour arriver à casser la chaîne de transmission de la maladie. Elle suit, d’ailleurs, avec beaucoup d’intérêt les débats scientifiques sur les gestes barrières. On voit qu’elle a pris ses dispositions en matière de bavette et de gel hydroalcoolique même s’il aurait mieux fallu laisser la priorité de la disponibilité des masques pour le personnel soignant.

Le pic dont il est question dans l’épidémie du Covid-19 n’est pas encore atteint. Quant pourrait-il avoir lieu en Algérie ?

L’Algérie n’a pas encore atteint le pic de la propagation du virus. Mais l’évolution épidémique demeure relativement lente avec une courbe en plateau, puisque la moyenne des nouveaux cas est équivalente et stable de jour en jour. Idem pour les décès et les cas compliqués, contrairement à l’Europe qui avait enregistré une courbe complètement ascendante. On peut penser que cela est dû au manque de dépistage puisque ce n’est pas tous les laboratoires qui sont équipés et opérationnels. Ces derniers ne le seront qu’à partir de cette semaine, d’où ce retard dans le diagnostic virologique, qui se répercute inévitablement sur le nombre de cas déclarés. Mais, tout compte fait, les malades finissent toujours par atterrir dans les hôpitaux et in fine ils sont comptabilisés. Si, au départ, les cas suspects et les cas contacts ne figurent pas sur la liste des malades répertoriés, ils finissent toujours par l’être une fois admis à l’hôpital.  C’est pourquoi, il ne faut pas soupçonner cette évolution en plateau et incriminer le manque de tests. L’évolution sera plus crédible et plus précise avec l’entrée en vigueur des différents laboratoires qui devront effectuer plus de dépistages.

L’Algérie a adopté le protocole thérapeutique à base de la chloroquine, alors que l’OMS a appelé à la prudence. L’organisation a-t-elle changé d’avis depuis ?

En effet, l’OMS a été au départ très prudente par rapport à l’utilisation de la chloroquine bien qu’elle soit une molécule très connue et très utilisée dans les maladies autoimmunes résultant d’un dysfonctionnement du système immunitaire, notamment en Afrique pour le malaria. L’Organisation était réticente, car elle ne savait pas comment le virus allait réagir face à une molécule qui était à la base destinée aux maladies systémiques. Et puis, il ne faut pas oublier que la molécule en question a des effets secondaires très graves chez un certain nombre de personnes. C’est pourquoi l’OMS ne voulait pas donner de l’espoir sans preuves scientifiques, elle qui, pour homologuer un médicament, se base essentiellement sur des effets cliniques qui ont démontré l’efficacité du produit mis sur le marché et ses contre-indications sur le malade traité. Il n’y avait pas assez de recul par rapport au Covid-19. Aujourd’hui, nous sommes moins sceptiques dans le sens où des effets cliniques sont en cours et puis si un produit donne 40% de bons résultats, il faut agir pour sauvegarder la vie humaine. L’Algérie a opté pour un accès facile et généralisé à ce traitement. Elle offre, à travers cette molécule, un soin aux patients infectés et dans la mesure où celui-ci est administré sous surveillance il n’y a aucune raison à avoir des appréhensions quant aux effets secondaires. Il faut, toutefois, corriger les résultats des 1.700 personnes traitées par l’hydroxychloroquine. Dans certaines wilayas, les résultats sont probants puisque l’état des malades admis avec une détresse respiratoire s’améliore plus rapidement et les cas moins graves restent moins longtemps à l’hôpital. Des signes qu’il faut prendre en considération en attendant de tirer les conclusions sur des bases scientifiques.

Pensez-vous que nos hôpitaux sont suffisamment équipés pour prendre en charge tous les malades si l’épidémie venait à perdurer ?

Le ministère de la Santé a donné des instructions à toutes les structures hospitalières à l’effet de dédier les différents services à la prise en charge des malades du Covid-19. Les mesures prises par ce département semblent évoluer en fonction de l’évolution de l’épidémie. Les autorités ont, également, pris la décision d’ouvrir de plus en plus de structures avec plus de moyens au fur et à mesure que la situation le demande. L’OMS salue le plan d’action anticipé mis en place, ainsi que la vision globale des autorités pour répondre aux besoins de prise en charge des malades. Pour les cas graves, de nouveaux lits de réanimation sont prévus avec les équipements appropriés. Et puis tous les secteurs de la santé y compris celui de l’ANP se sont préparés pour faire face en cas d’augmentation du nombre des malades.

Peut-on espérer une levée du confinement à la veille du mois sacré ?

La levée prématurée des mesures de confinement serait très préjudiciable. On commence à peine à apercevoir une lueur de déconfinement à Blida. Mais il est encore trop tôt pour parler de la levée du cordon sanitaire entourant cette ville. L’heure est au respect strict du confinement. Donner un calendrier de sortie de la distanciation sociale est à bannir, au risque de donner de faux espoirs à la population. Cela pourrait entraîner une résurgence de la pandémie, d’autant plus qu’il n’y a aucun signe de décroissance de la courbe épidémique.