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Professeur à l’université d’Alger, Mohamed Bounaama évoque, dans cet entretien, le contexte de la grève des étudiants et lycéens du 19 Mai 1956. Il rappelle le rôle des étudiants, hier et aujourd’hui.

Qui était derrière la grève des étudiants le 19 mai 1956?

Affirmer que la grève était spontanée, c’est faux. Notre révolution est considérée comme un prototype que beaucoup de peuples doivent prendre pour exemple. Sa force réside dans sa capacité à mobiliser les différentes couches de la société. Les jeunes avaient décidé de quitter les bancs des lycées et de l’université pour investir la scène de la lutte, mais la plupart étaient sensibles quand ils n’étaient pas adhérents au FLN. Cela revient surtout à l’intelligence et à la conscience de ce parti dont le grand organisateur était alors Abane Ramdane qui, après les commerçants et les travailleurs, s’est tourné vers les étudiants. L’union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) avait également joué un rôle considérable en Algérie et en France. Elle a su mobiliser ses adhérents. Son appel fut un grand coup porté au colonisateur et un message destiné à l’opinion internationale pour qu’elle sache que toutes les franges de la société soutenaient un seul mot d’ordre, l’indépendance de l’Algérie. La grève du 19 mai est considérée comme un tournant stratégique et qualitatif dans la stratégie du FLN.

Parlez-nous des conditions dans lesquelles s’est déroulé ce mouvement

Il faut tenir compte de la situation qui prévalait à l’époque. Sur le plan interne, il y avait une dynamique politique particulière. L’indépendance de l’Algérie était une revendication partagée par tous les courants qui ont rejoint le FLN. La grève a vite permis au FLN de se renforcer en personnel qualifié. Beaucoup d’étudiants, surtout les médecins comme Lamine Khene et Laliam, ont rejoint les maquis. La révolution connut un saut qualitatif.  

Aujourd’hui, le mouvement de protestation est mené par des étudiants…

Actuellement, il y a une prise de conscience dans le cadre du hirak. Mais j’estime que cela ne doit pas se faire au détriment de l’avenir des étudiants. L’étudiant revendique à juste titre la citoyenneté. Il doit se montrer surtout comme éclaireur pour les futures générations. Moi, je suis contre les grèves illimitées et les années blanches. J’estime que cela est néfaste pour l’université et la société.

Pourquoi la France refuse-t-elle de restituer nos archives?

La France s’appuie sur des institutions et fonctionne avec des textes législatifs et réglementaires. A nous d’adopter la même démarche. Un génocide doit certes être étayé par documents et archives. On a violé notre mémoire. Quelqu’un qui a perdu celle-ci se retrouve désaxé, désarticulé et ne sait plus où il va. Le transfert massif des archives a débuté depuis 1832. Or, celles-ci revêtent une importance stratégique pour l’établissement et la confirmation de crimes coloniaux. Au delà de la nécessité de récupérer nos archives, on doit surtout ériger une école historiographique nationale pour éviter de s’appuyer sur les témoignages de Français pour écrire notre histoire. Il faut récupérer les originaux et non pas les copies. La loi sur les archives nationales de 1988 est désuète. Il faut absolument la revoir. Il faut insister et rappeler surtout que les archives sont insaisissables. Elles reviennent fatalement à l’État algérien.

Entretien réalisé par Karima Alloun Kordjani